dimanche 5 février 2017

Politique

L’obscénité publique provient de la désinhibition médiatique de nos inconscients personnels. Elle manifeste dans nos parlers la violence symbolique de la domination capitaliste.

En réponse à l’inconscience des politiques, une politique de l’inconscient aurait pour tâche de reconnecter l’action collective au Soi, foyer intemporel de la souveraineté non violente et source cachée de la puissance publique émancipatrice.

Et si la désignation par tirage au sort de nos mandataires publics exprimait mieux la souveraineté du peuple, en réponse à l’épuisement de nos processus démocratiques électifs, réduits aujourd'hui à départager les oligarchies politico-médiatiques ou à les expulser par un tribun chauvin et démagogique ?

En réinjectant le hasard dans les processus démocratiques, le tirage au sort corrigerait les excès de la volonté populaire : la démocratie représentative se verrait explicitement complétée par son inconscient collectif, plutôt que de le censurer et le laisser nous contaminer en sous-main.

Cette hypothèse serait compatible avec la notion ambitieuse de « démocratie délibérative » (développée par la recherche contemporaine en sciences politiques et sociales) dès lors que le destin (actif, dans la démocratie athénienne, lors du tirage au sort parmi les volontaires aux charges publiques) serait remplacé par une conception du temps où « nos intentions causent des effets dans le futur, qui deviennent à leur tour les futures causes d’effets dans le présent » (Jacques Vallée, 2011).

Maintenant, quelles seraient les institutions sociales de cette politisation de l’inconscient collectif ? Par quelles voies publiques le Soi organiserait-il l’inconscient collectif afin d’alimenter la puissance unilatérale du Moi aux ressources partagées de l’Être ?

Sur le plan de l'opinion publique, le « Rêvodrome » serait le médium communicationnel de cette politique postétatique de l’inconscient : une plate-forme électronique, ouverte et transnationale, de partage et d’analyse de nos rêves. L’expression à ciel ouvert de notre imagination active et la réappropriation de la sagesse des peuples par l’interprétation collective des symboles de l'Âme du monde formeraient une alternative positive à l’espace public médiatique grammaticalement dégénéré.

Sur le plan de l'autonomie individuelle, le « Berlingot », monnaie parentale, faciliterait l’échange de talents contre du temps d’accueil de qualité pour les tout-petits. L’enjeu est de développer des milieux d’accueil de la petite enfance qui réaliseraient la socialisation précoce des futurs citoyens sans discrimination, tout en permettant aux entreprises d’investir, dès maintenant et en toute transparence, dans la reconnaissance des profils professionnels les plus prometteurs.

Médium de solidarité ni financier, ni bureaucratique, « Berlingot » formerait le ferment des pépinières de parents, communautés locales d’apprentissage des compétences parentales, afin d’offrir du temps libéré et de l’amour aux familles et, nourri des enseignements du « Rêvodrome », paver la voie à l’individuation de leurs membres.

Références :

·       Charles Girard & Alice Le Goff, La Démocratie délibérative. Anthologie de textes fondamentaux, Hermann, 2010
·       Philippe Guillemant, La route du temps, Le Temps Présent, 2014
·       Bernard Manin, Principes du gouvernement représentatif, Flammarion, 2012
·       Etienne Perrot, Les Rêves et la Vie, Edition du Dauphin, 2007


dimanche 8 janvier 2017

Berlingot

La monnaie parentale "Berlingot" est l’engrais collaboratif de la pépinière de parents "ParenTissages". Cet espace éducatif extrascolaire, basé sur la solidarité familiale, prépare les enfants au savoir-vivre-ensemble de demain*.


Soutenir les familles


Comment construire le savoir-vivre-ensemble de demain ? (1) Quelle est la contribution du secteur de la petite enfance à cette ambition ? Quelles réponses précoces aux risques de fragmentation sociale, d’insécurité sanitaire et de régression démocratique ?

La famille est le milieu de socialisation primaire des personnes : la personnalité de l’enfant s’y développe par l’accès au langage et l’intériorisation des normes sociales, au travers de ses interactions avec ses pairs et les adultes de référence, parents et professionnels.

En tant qu’institution sociale, la famille est depuis toujours traversée par les évolutions culturelles (définition des normes et répartition des rôles acceptables) et par les pressions à la différenciation et à l’intégration fonctionnelles émanant des systèmes étatiques et économiques.

Face à la diversité des situations, des pratiques et des modèles, comment renforcer les familles dans leur fonction de socialisation précoce et soutenir les parents dans leur rôle d’éducateur, sans porter sur eux un regard paternaliste, condescendant ou pathologisant ?

Les initiatives professionnelles en matière de parentalité positive, d’éducation artistique ou d’intelligence émotionnelle appliquées aux tout-petits fleurissent aujourd’hui en contexte urbain (2). Elles investiguent les besoins d’estime et d’accomplissement de soi, en complément aux besoins de survie, de sécurité et d’appartenance. Ces initiatives locales expriment la nécessité d’adapter les réponses institutionnelles à l’évolution des mentalités et des comportements.



Pépinière de parents


Dans ce contexte, l’ambition est de développer, à moyen terme, une communauté ouverte d’apprentissage des compétences parentales, fondée sur la complémentarité des rôles et l’égalité des droits homme-femme.

Appelons "ParenTissages" cet espace social de soutien à la parentalité. Il poursuivrait quatre finalités d’apprentissage :

  • professionnelle : bénéficier de savoir-faire traditionnels
  • émotionnelle : ouvrir l’intelligence du corps et de la terre
  • relationnelle : surmonter sans violence les confrontations
  • éducationnelle : enseigner l’acceptation et l’amour inconditionnels
Son succès serait mesuré par la mixité des milieux d’accueil de la petite enfance (0-6 ans) : mixité sociale des utilisateurs, mixité de genre de l’encadrement, mixité culturelle des activités, mixité organisationnelle des structures.

En tant que réseau de projets et réseau filet (3), la future pépinière de parents "ParenTissages" comporterait une composante "infrastructures" et une composante "services". Cette architecture à deux niveaux devrait répondre au besoin d’innovation et d’investissement afin de combler le déficit de places d’accueil pour la petite enfance en région bruxelloise. Elle devrait aussi satisfaire au besoin de coordination et d’amélioration de ce qui existe (4).

En tant que service public fonctionnel, ce réseau de soutien à la parentalité devrait concrétiser les valeurs d’universalité (partout et pour tous), d’égalité (aucune discrimination à l’accès ou à l’usage) et de continuité (pas d’interruption du service aux utilisateurs). Enfin, les activités de la communauté "ParenTissages" devraient bien entendu être compatibles avec les contraintes légales de l’accueil de la petite enfance (normes de l’Office de la Naissance et de l’Enfance et de Kind & Gezin).



Monnaie virtuelle


Au regard des pathologies sociales, des déchirures du vivre-ensemble et des risques de désintégration qui menacent les familles à Bruxelles, notre priorité est de mettre au point un mécanisme autonome (ni administratif, ni économique) de coordination sociale des services à la petite enfance.

Ce médium de solidarité avec les familles prendrait la forme d’une monnaie parentale, inspirée des monnaies complémentaires (5). En effet, si le temps, c’est de l’argent et si le temps de qualité, c’est du temps non contraint, comment libérer le temps disponible et le distribuer équitablement entre ceux qui en ont trop (les familles précarisées) et ceux qui n’en ont pas assez (les familles des classes moyennes) afin que chacune ait plus de temps et plus d’argent ? Appliqué à l’éducation des petits enfants, ce mécanisme de monnaie virtuelle génèrerait du temps disponible pour la relation à soi, aux autres et au monde. Bref, de l’amour à partager entre adultes, parents et enfants.

Appelons cette monnaie parentale "Berlingot", l’étalon-or des enfants. "Berlingot" serait une plate-forme électronique mobile d’échange de services, professionnels ou non, laquelle rétribuerait l’implication dans la future communauté "ParenTissages".

L'idée est de pouvoir récompenser/rémunérer en nature les apports en idées, en argent ou en services réalisés dans et au bénéfice de la communauté "ParenTissages". Ce mécanisme de solidarité se concrétiserait par un "pass" personnel, librement adopté par les partenaires et ouvrant l’accès des autres membres de la communauté à leurs ressources. Ce "pass" visibilise la réputation, laquelle est construite sur base des interactions reconnues comme mutuellement significatives (6).

En tant que monnaie complémentaire, "Berlingot" s’inspire des monnaies-temps "La Minuto" (Braine-le-Comte : http://minuto.be) et "Spice" (Pays de Galles : http://www.justaddspice.org). "Berlingot" tire également les enseignements de l’"Eco-Iris" (7). Notre parti pris est double : innovation progressive sur les aspects techniques et innovation radicale sur les dimensions sociétale et humaine.

Les caractéristiques de "Berlingot", monnaie parentale :

  • principe : échanger du temps d’accueil contre des talents locaux
  • public-cible : les enfants de 0 à 6 ans
  • finalité : entraide
  • format : électronique
  • périmètre de départ : Région bruxelloise
  • partenaires : professionnels de l’hospitalité, de la parentalité et de la solidarité
  • démarche « bottom-up » : à partir du terreau associatif
  • complémentarité des pouvoirs publics : créer les conditions de succès (appui à la communication, accès à la technologie et monitoring du projet)
  • parité Berlingot/Euro

Illustration :


Je donne
Je reçois

Professionnel
Parent
Professionnel
Berlingot
Berlingot
Parent
Berlingot
Temps
Enfant
Temps
Temps

  • Membre de la communauté "ParenTissages", j’offre des "Berlingot" aux initiatives solidaires des autres membres de la pépinière de parents
  • Parent, le milieu d’accueil accepte mes "Berlingot" reçus en formation
  • Parent, le milieu d’accueil me remercie en "Berlingot" pour avoir accueilli les enfants pendant sa réunion d’équipe
  • Professionnel, j’échange mes prestations contre des "Berlingot"
  • Employeur, j’offre des "Berlingot" pour soutenir l’implication sociétale
  • Enfant, je reçois du temps de qualité
A noter que les professionnels et leurs organisations ne peuvent pas, par principe (8), se faire rémunérer exclusivement en "Berlingot". En tant que "serveurs de reconnaissance réciproque", ils transforment le temps et les Euros fournis par les adultes en amour offert aux enfants et réhabilitent l’estime de soi des "surnuméraires", ces laissés-pour-compte du capitalisme total (9).




Notes

*Le texte ci-dessus s'inspire d'une note d'intention que j'ai rédigée en tant que Directeur ad interim d'une association schaerbeekoise de soutien à la parentalité, en réponse à un appel à projets de la Région bruxelloise clôturé en novembre 2016
(1) Un thème déjà ancien en Belgique : http://www.gallimard.fr/Catalogue/GALLIMARD/Blanche/Traite-de-savoir-vivre-a-l-usage-des-jeunes-generations.
(2) Par exemple, les cafés-poussettes ("Les Parents Terribles", "Haricot Magique", "FRIDA"), le coaching parental ("Le Petit Vélo Jaune", "Naître Parents", "Parents Conscients", "Grand-Dire", "Parents-Thèses", etc.), ART Basic for Children, La Montagne Magique, Bronks, la méditation pour les enfants, etc.
(3) J. Mottint, "Le travail en réseau : travailler ensemble pour optimaliser les pratiques au profit de tous", Centre d’expertise et de ressources pour l’enfance, juin 2008.
(4) A Bruxelles, sur le plan des politiques publiques, il faut noter l’Observatoire de l’enfant de la Commission communautaire française (http://www.grandirabruxelles.be/net/) et le Réseau Coordination Enfance », sur le plan associatif (http://www.rce-bruxelles.be/). L’article 2.1 de l’actuel contrat de gestion de l’ONE prévoit l’agrément du "programme de coordination locale pour l’enfance adopté par le Conseil communal sur présentation la Commission Communale de l’Accueil (CCA) instance qui regroupe les intervenants dans l’accueil de l’enfant".
(5) Le mécanisme de la monnaie complémentaire (sociale, virtuelle) est de faciliter des interactions en supprimant le coût moral ou financier de la mise en relation et en récompensant le partage collectif des ressources personnelles inutilisées. Voir également : Réseau Financité, Guide pratique des monnaies complémentaires destiné à l’usage des citoyens, 2013 (https://www.financite.be/fr/article/guide-pratique-des-monnaies-complementaires)
(6) Sources d’inspiration : dons fiscalement déductibles, gift economy, cotation des acheteurs et vendeurs sur eBay.
(7) Bruxelles-Environnement, Rapport de capitalisation du projet pilote de monnaie complémentaire “Eco-Iris” en Région de Bruxelles-Capitale 2012-2014, juin 2015, 28 p. La mémoire du projet Eco-Iris a été confiée à Bouillon de CultureS ASBL.
(8) Un tel défaut de conceptualisation avait assimilé l’Eco-Iris à une monnaie de singe par les professionnels, lesquels cherchaient à s’en débarrasser en sous-main tel un "Valet puant" (p. 20 du rapport de Bruxelles-Environnement). Ce biais est corrigé par la Minuto : les charges du professionnel peuvent être financées au prix coûtant en Euro et la monnaie acceptée (Euro ou Minuto) peut varier selon les plages horaires du professionnel.
(9) Librement inspiré de Idriss Aberkane, "L’économie de la connaissance".

vendredi 12 août 2016

Euthanasie

En Belgique et depuis 2002, la loi a, sous certaines conditions, retiré du code pénal le droit de mourir dans la dignité, c’est-à-dire le droit pour chacun d'interrompre sa vie dans le respect du choix de ses convictions intimes. Maintenant, cet espace d’autonomie personnelle sanctuarisé, que serait une mort "heureuse" ?

Face à l’inéluctable, le regard se tourne d’abord rétrospectivement vers la vie accomplie : une mort "réussie" serait le point final d’une vie réalisée, en plénitude et sans regret. Tel est le point de vue subjectif, irremplaçable. Or aujourd’hui la plupart des personnes gravement malades meurent en institution (maison de repos et de soins ou hôpital) alors qu’elles souhaiteraient pour la plupart s’éteindre chez elles. C’est le paradoxe des soins à domicile. Comment concilier la liberté politique et morale garantie au patient et à son médecin par la loi belge du 28 mai 2002 sur l’euthanasie et les responsabilités sociales d’un traitement non dégradant de la fin de vie pour tous ?

La tension a été implicitement abordée au travers de la "clause de conscience pour institutions" par le Comité consultatif de Bioéthique de Belgique  (avis n° 59 du 27 janvier 2014) : d’un côté, des établissements de soins de santé peuvent-ils restreindre la pratique, dans leurs murs, de l’offre d’accompagnement de fin de vie autorisée par la loi, au motif de leur positionnement institutionnel ? (cf. la condamnation par la justice belge, le 29 juin 2016, d'une maison de repos et de soins catholique qui avait entravé une euthanasie). Et, d’un autre côté, faut-il spécialiser certaines organisations de soins de santé dans l’application inconditionnelle de l’euthanasie (les "cliniques de fin de vie" aux Pays-Bas), avec les risques d'effets pervers tels que marginaliser un service public résiduel pour moribonds indigents ou mécréants ?

Dans le contexte de nos sociétés post-séculières, marquées par la diversité des convictions privées et par le dialogue public entre les visions institutionnelles (politiques et religieuses) du monde, l'éthique a pour ambition d'articuler le point de vue légal et le point de vue social dans l'élaboration et la mise en oeuvre des décisions personnelles. En matière de fin de vie, le Conseil de l'Europe propose une méthodologie intersubjective : prendre en compte le pluralisme des valeurs et des intérêts et rechercher, par la discussion pratique, l’accord de toutes les parties prenantes sur la gestion d’une situation donnée (même si le dernier mot revient, dans le cas de l'euthanasie dépénalisée, au médecin lequel assume la responsabilité de l'ultime acte de soin demandé par son patient).

Dans quelle mesure ces questions de justice politique dans l'organisation institutionnelle de l'accompagnement de fin de vie font-elles droit au point de vue intime du principal intéressé ? Régie par les principes du respect de l'autonomie du patient, de bienfaisance, de non-malveillance et d'équité, l'éthique médicale nous promet de mourir sans souffrance évitable. Ce souci compassionnel nous protège, avec paternalisme et donc seulement en théorie, de l'"obstination déraisonnable" du système techno-scientifique de santé.

Garde-fou légal contre l'acharnement et l'abstention thérapeutiques, la loi belge du 22 août 2002 sur les droits du patient consacre le respect de son autonomie. Celui-ci se déploye d'abord sur le versant libéral et individuel : notre loi sur l'euthanasie garantit au patient une mort sans contrainte et dans le respect de son libre-arbitre. La norme du respect de l'autonomie du patient se déroule ensuite sur le versant social et relationnel : la loi belge du 14 juin 2002 sur les soins palliatifs ("Tout ce qui reste à faire quand on croit qu’il n’y a plus rien à faire" - Thérèse Vanier) offre au patient une mort sans souffrance et dans la douceur.

Intégrant le libéral et le social, le légal habilite notre société à prendre en charge l'éventail de la souffrance : physique (mon corps), psychique (ma personnalité : cognitions, motivations, émotions) et ontologique (mon rapport au monde, aux autres et à ma biographie). Articulant liberté individuelle ("Je") et disponibilité relationnelle ("Tu"), l'ouverture au symbolique et au spirituel ("Vous") par la médiation de l'entente rationnelle ("Nous") autorise à mourir en sérénité et sans mensonge. La "bonne mort" est un ars moriendi choisi et lucide.


Sources
  • Philippe Ariès, Essais sur l’histoire de la mort en Occident : du Moyen-Âge à nos jours, Pocket, 1975
  • Lytta Basset, S’initier à l’accompagnement spirituel. Treize expériences en milieu professionnel, Labor et Fides, 2013
  • Pierre-Yves Brandt & Jacques Besson, Spiritualité en milieu hospitalier, Labor et Fides, 2016
  • Tanguy Châtel, Vivants jusqu’à la mort. Accompagner la souffrance spirituelle en fin de vie, Albin Michel, 2013
  • Conseil de l'Europe, Guide sur le processus décisionnel relatif au traitement médical dans les situations de fin de vie, 2014
  • François Damas, La mort choisie. Comprendre l’euthanasie et ses enjeux, Mardaga, 2013
  • Wim Distelmans, Euthanasie et soins palliatifs : le modèle belge. Pour le droit à une fin de vie digne, éd. Le Bord de l’Eau, 2012
  • Jean-Marc Ferry, La Raison et la Foi, Agora Pocket, 2016
  • Marie de Hennezel & Jean-Yves Leloup, L’Art de mourir. Traditions religieuses et spiritualité humaniste face à la mort, Robert Laffont, 1997
  • Jean-Gustave Hentz & Karsten Lehmkühler (éd.), Accompagnement spirituel des personnes en fin de vie. Témoignages et réflexions, Labor et Fides, 2015
  • Farhad Khosrokhavar, L'instance du sacré. Essai de fondation des sciences sociales, Cerf, 2001
  • Elisabeth Kübler-Ross, Les derniers instants de la vie, Labor et Fides, 1975
  • Elisabeth Kübler-Ross & David Kessler, Sur le chagrin et le deuil, J.-C. Lattès, 2009
  • Hans Küng, La mort heureuse, Seuil, 2015
  • Jean-Yves Leloup, Les livres des morts : tibétain, égyptien, chrétien, Albin Michel, 2009
  • Dominique Lossignol, En notre âme et conscience. Fin de vie et éthique médicale, Espace de Libertés, 2014
  • Jean-Philippe Pierron, Vulnérabilité. Pour une philosophie du soin, PUF, 2010
  • Paul Ricoeur, Vivant jusqu'à la mort. Suivi de Fragments, Seuil, 2007
  • Gabriel Ringlet, ‘Vous me coucherez nu sur la terre nue’’ : l’accompagnement spirituel jusqu’à l’euthanasie, Albin Michel, 2015
  • Corinne Van Oost, Médecin catholique, pourquoi je pratique l’euthanasie, Presses de la Renaissance, 2014



lundi 13 juin 2016

2015


Comment se préparer à mourir ? Qu’est-ce que réussir sa mort ? Je suis très seul avec ces questions. Comme chacun de nous. Cet effroi nous tombe dessus, tels les chats lancés du beffroi d’Ypres, et cette angoisse, chevillée au corps depuis si longtemps, me taraude insidieusement.
 
Depuis bientôt deux ans, j’ai cherché des manières de la convertir en compétences professionnelles, histoire de me rendre utile à la société. Je découvre rétrospectivement que s’élaborait en sous-main la question des soins et de l’accompagnement spirituels (« spiritual care »). Dans nos sociétés post-séculières, quelles réponses institutionnelles doit pouvoir fournir le système public de santé à l'expression de la souffrance globale de ses clients les plus vulnérables : malades incurables, grands aînés ou mineurs non viables ? Face au tabou de la mort, l’acharnement thérapeutique apparaît comme le symptôme du déficit spirituel des soins de santé.

Prendre soin de l’être dans l’administration des soins au souffrant : l’enjeu n’est-il pas pour le patient de se voir reconnaître, malgré sa vulnérabilité dans l’environnement médicalisé, encore toujours en tant que cette personne-ci et pas simplement comme un sujet de soins ? A l’époque, mon questionnement s’est matérialisé dans des candidatures d'employé de morgue et d'animateur pastoral. Les autorités de cette clinique bruxelloise ne semblent pas avoir pris au sérieux mes offres de service. Et j’ai dû me faire débouter comme candidat bénévole dans une plate-forme de soins palliatifs pour commencer à interroger ma naïveté. L’enfer est pavé de bonnes intentions. Surtout quand elles inspirent une morale d’action « désintéressée ». Ah ! la belle-âme du croque-mort. 
 

Que devais-je régler dans ma propre vie pour envisager d’être disponible pour les mourants, avec lesquels on ne triche pas, nus dans notre finitude ? Quelle peur exorciser ou quelle dette purger afin de désamorcer un agenda existentiel caché ? Comment apprendre à se dire au revoir, pour ceux qui partent et pour ceux qui restent ? J’avais raté l’occasion de saluer mon père à l’agonie, sourd à ses demandes de me revoir. Miséricordieux, Papa m’a contacté de l’au-delà pour se réjouir de ma nouvelle vie, arrachée aux drames familiaux qui me hantaient.

Et ce n’était qu’un début. 2015 a charrié son lot cruel de désillusions et de prises de conscience autobiographiques. En bout de course, il restait mon besoin de comprendre pourquoi, pour quoi je suis ici. Tel est le revers de mon sentiment de culpabilité ontologique. C’est aussi la plus sournoise perversion narcissique que j’ai dû débusquer. Son antidote : identifier, reconnaître et accepter le mal que j’ai subi. Sans pouvoir l’expliquer, ni vouloir le reproduire. Et encore moins prétendre en guérir les auteurs.

M’abandonner à cette expérience est une épreuve de foi. Jour après jour, contempler impuissant ce que je perds et cultiver ma disponibilité à ce qui est. Assécher le marais des Mânes et embrasser la vie qui vient. Clôturer mes affaires inachevées et retourner à la terre, sans mordre la poussière. Me laisser choisir dans l’alliance et malgré l’ennui, impitoyable sevrage mental, faire confiance au Tout-Autre et célébrer, dans la joie, ma destinée.

 
 

lundi 13 avril 2015

Unicité


Qui n'a jamais été confronté à la présence de Dieu en soi et tenté par l'effort maladroit d'en rendre compte ? Sous mes yeux de philosophe, l'intuition intellectuelle livrât une figure géométrique : "Y". Sobre esquisse psycho-logique (ou : à quelle grammaire répond la psyché ?).

A l'époque, je méditais les textes de jeunesse de Hegel, scandés de formules comme "l'identité de l'identité et de la différence", "l'unité de l'unité et de l'opposition", "la relation de la relation et de non-relation". En complément, j'étais plongé dans les écrits de Charles Sanders Peirce sur le signe comme logique fondamentale du réel, la sémiotique comme grammaire universelle, quasi-transcendantale, de comment le sens se fait. En cet été 1997, "Y" se donne comme réponse au problème, soulevé dans le cadre de la théorie de la connaissance, de la fondation ultime et a priori de toute pensabilité du monde (en écho à la pragmatique transcendantale de Karl-Otto Apel). C'est-à-dire sans devoir présupposer un premier élément inconditionné et indémontrable par le discours ou rationnellement nécessaire à la pure possibilité du Logos et néanmoins extérieur à lui. Le réalisme du signe contre l'idéalité du concept et la contingence des faits. 

Du 3 au 1 : Y 

"Y" me fournit une structure autoporteuse dont chaque composante (branche ou fruit) est la médiation de toutes les autres et est en même temps médiatisée par elles. "Y" est une forme autosuffisante : à la différence des structures ternaires (comme le triangle) dont le coeur vide et inconnaissable est donné du surplomb, la triade "Y" est sa propre constitution "première" (figure 1.a). Dans les termes de Peirce, si deux liaisons dyadiques ne peuvent pas, en se combinant, produire une liaison triadique, cette dernière peut en revanche dégénérer en celles-ci. Si deux relations entre deux points, mises bout à bout, ne produiront jamais qu'une ligne plus longue, sur le même plan grammatical, à l'inverse une relation immédiate entre trois points peut se dégrader à un niveau logique subalterne (figure 1.b). Le troisième est premier.

Cette analyse logique s'étaye sur une image poétique fournie par Hegel dans la “Préface” de ses Principes de la philosophie du droit : "Reconnaître la raison comme la rose dans la croix du présent et se réjouir d'elle, c'est là la vision rationnelle qui constitue la réconciliation avec la réalité". Si "Y" est la croix du présent, la réalisation du rationnel dans le réel en est la fleur stylisée de lotus (figure 1.c). Validation par le symbole vivant. 




Du 3 au 4 : la totalité 

"Y" fonde la trinité, la triade inclut le tiers exclu et parachève la tiercéité. A quel prix ? Carl Gustav Jung met en lumière l'ombre de la Sainte Trinité : quelle place pour le mal, la matière et la femme dans l'eschatologie chrétienne ? Jung reprend, à la suite de Hegel mais sur des bases empiriques et non idéalistes, phénoménologiques plutôt que métaphysiques, la question de la totalité : comment assurer “l'union des contraires”, dans quelles conditions réaliser “l'harmonie des opposés” ? Les travaux de Jung dévoilent que l'organisation profonde de la psyché obéit à une logique quaternaire (comme les points cardinaux, les phases de la Lune, les éléments naturels ou les saisons), laquelle se développe selon l'Axiome de Marie la prophétesse : "Un devient deux, deux devient trois et du troisième vient l'Un comme quatrième".

Dans la foulée des travaux de Jung sur la synchronicité, Marie-Louise von Franz systématise la description de l'ordonnancement de l'Unus Mundus des alchimistes occidentaux, archétype du monde commun à la matière et à la psyché : il est régit selon les nombres entiers naturels. Von Franz renoue ainsi avec la logique des catégories de l'être élaborée par Peirce : la priméité (ce qui est premier : catégorie de la qualité, du sentiment, du commencement, de l'indétermination et de la possibilité), la secondéité (ce qui est second : catégorie du choc, de la force, de la réaction, de l'arbitraire et de la factualité) et la tiercéité (ce qui est troisième : catégorie de la pensée, de la loi, de la représentation, de la continuité et de la nécessité). Au Nombre, au Deux et au Trois, von Franz ajoute le Quatre, "modèle de la totalité du continuum unitaire dans les structures relativement closes de la conscience humaine et du monde corporel" (figure 2.a). Décantation du problème de la conjonction. 

Du 1 au 5 : l'homme-signe 

Comment ensuite parvenir à la quintessence, la singularisation du Soi, principe divin en nous, au travers du processus d'individuation ? C'est ici que je rencontre le Yi Jing, vénérable manuel chinois de stratégie. La constitution fractale du Livre des Changements est décortiquée par Cyrille J.-D. Javary, auteur d'une remarquable traduction en français de cet outil d'aide à la décision. La voie est ouverte pour jeter un pont entre le niveau le plus abstrait (la logique du signe comme réalité rationnelle) et le point de vue le plus concret (les signes de la réalité comme rationalité de l'action) et ainsi honorer la vision de Peirce : "l'homme est un signe", un animal symbolique.

Face à une décision d'action ou un dilemme éthique, l'agent interroge le Yi Jing pour connaître l'organisation énergétique de l'univers et se positionner de manière adéquate, en accord avec le ciel et la terre. En réponse, le Classique des Changements livre un hexagramme, composition de l'agencement intérieur (trigramme du bas) et de l'ordonnancement extérieur (trigramme du haut) au sujet. Ce double trigramme informe l'acteur sur sa conduite appropriée au moment (Kairos). Quelles sont les racines systématiques des 64 hexagrammes, sédimentation millénaire de situations-types ?

Dans mon hypothèse, les trigrammes sont la généralisation des transformations opérées sur l'ontologie formelle du sens par la médiation du dédoublement des 4 catégories fondamentales en pulsations vitales. Les catégories sémiotiques (rang de priméité, figure 2.a) s’actualisent au travers du rythme de l’univers (rang de secondéité, figure 2.b), sur le double temps de l’inspiration (principe Yin) et de l’expiration (principe Yang), et se généralisent en 8 trigrammes (rang de tiercéité, figure 2.c). Ceux-ci reviennent à l’unité en se repliant sur eux-mêmes (8 x 8), conformément à l’Axiome de Marie. Conclusion du syllogisme théologique. 



Aujourd'hui, je vis un élargissement de ma conscience par l'inclusion des usages symboliques de la raison. J'assiste à la renaissance, en moi-même, d'une pensée intuitive, associative et iconique plutôt qu'étroitement abstraite, conceptuelle et argumentative. En me reconnectant à l'intimité de mes premiers travaux, depuis mon exploration aujourd'hui de la psychologie des profondeurs, j'apprends que l'important pour moi est vivre et plus simplement penser. Délivré de mon devoir de savoir et de faire savoir, j'en retire un plus grand plaisir à penser.  


Bibliographie sommaire :  
- Georg Wilhelm Friedrich Hegel, Principes de la philosophie du droit ou droit naturel et science de l'Etat en abrégé, trad., Vrin, 1989
- Charles Sanders Peirce, Ecrits sur le signe (rassemblés, traduits et commentés par G. Deledalle), Seuil, 1978 (la traduction française des oeuvres complètes de Peirce est en cours de publication aux Editions du Cerf)
- Christiane Chauviré, Peirce et la signification. Introduction à la logique du vague, PUF, 1995
- Karl-Otto Apel, Transformation de la philosophie, trad., 2 vol., Cerf, 2007 & 2010 
- Martine Le Corre-Chantecaille, "Penser avec... et contre..." La pragmatique transcendantale de Karl-Otto Apel : une théorie et une pratique de l'intersubjectivité, Maison des sciences de l'homme, 2012
- Carl Gustav Jung, Mysterium conjunctionis. Etudes sur la séparation et la réunion des opposés psychiques dans l'alchimie, trad., 2 vol., Albin Michel, 1980 & 1982
- Carl Gustav Jung, Synchronicité et Paracelsica, trad., Albin Michel, 1988
- Marie-Louise von Franz, Matière et psyché, trad., Albin Michel, 2002
- Marie-Louise von Franz, Nombre et temps. Psychologie des profondeurs et physique moderne, trad., La Fontaine de Pierre, 2012
- Cyrille J.-D. Javary & Pierre Faure, Yi Jing. Le Livre des Changements, Albin Michel, 2012
- Cyrille J.-D. Javary, Les Rouages du Yi Jing. Eléments pour une lecture raisonnable du Classique des Changements, Philippe Picquier, 2009