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mercredi 12 juin 2013

Zèbres

Beaucoup de choses, parfois très inégales*, sont écrites et dites sur les thèmes de la "douance" (au Québec), du "surdouement" (en Europe), du "highly gifted" (en anglais) ou du "zèbre" (pour reprendre l'appellation affectueuse proposée par Jeanne Siaud-Facchin). Bref, "HP" n'est ni Harry Potter, ni Hercule Poirot, ni Hewlett Packard. Simplement : haut potentiel, manière neutre de décrire une forme d'intelligence différente, intégrant étroitement aspects cognitifs et affectifs. 

Avec mes clients adultes, j'utilise le plus souvent l'analogie d'un branchement neuronal en parallèle (ou en arborescence) plutôt qu'en série (ou linéaire). Ce qui illustrerait le traitement spécifique de l'information fournie au cerveau à travers le corps : plus rapide et plus volumineux, avec le risque de courts-circuits et de décalages adaptatifs (ce que Jean-Charles Terrassier appelle "dyssynchronie"). 

Je décris ma propre visée thérapeutique comme "resynchronisateur d'hyperboles" afin de mettre mon vécu au service de mes congénères et leur épargner ma douloureuse prise de conscience lorsque je dus admettre que la soucoupe volante qui m'avait déposé ici 40 ans plus tôt ne viendrait pas me rechercher et que je devais désormais m'acclimater à la cohabitation avec les normopensants.


Quelques lectures

Je vous propose quelques lectures personnelles afin découvrir de l'intérieur (ou se reconnaitre dans) ces jeunes, adultes, couples ou parents habités, parfois encombrés, par un ressenti de décalage par rapport à leur entourage, à leur époque et au monde d’aujourd’hui. Pour rendre compte de ce vécu difficile, parfois handicapant, Christel Petitcollin préconise "surefficient mental", par analogie inverse au déficient mental (situé à l'autre extrême de la courbe de Gauss du quotient intellectuel). 

Un premier pas vers l'acceptation des zèbres, ces animaux hauts en couleur ?


Ouvrages pour professionnels : 


- Ellen Winner, Surdoués. Mythes et réalités, trad., 1997 : un état des lieux de la recherche solidement documenté et nuancé. Dédicacé à son mari, Howard Gardner, à l'origine de la théorie des intelligences multiples.  

- Alice Miller, Le drame de l'enfant doué. A la recherche du vrai Soi, trad., 1983 : comment la trop grande sensibilité corporelle et émotionnelle peut rendre vulnérable aux empoisonnements psychiques. Et - une fois l'enfant doué devenu adulte - comment elle peut encourager des vocations de psychothérapeutes afin d'aider à guérir des traumatismes avec un petit "t".


Livres grand public :


- Elsa Autan-Pléros, Je suis précoce. Mes parents vont bien, 2010 : des outils sous forme de mindmaps (cartes heuristiques) afin de faciliter le dialogue familial "Haute Pression".

- Martin Page, Comment je suis devenu stupide, 2000 : le récit autobiographique d'un mec "trop intelligent pour être heureux" qui cherche à débrancher son cerveau. 

- Mathilde Monaque , Trouble-tête. Journal intime d'une dépression, 2006, le pendant douloureux de l'expérience vécue de Martin Page.


Albums pour enfants : 


- Qui savent déjà lire : Jean-Claude Grumberg, Mange ta main. Un conte pour enfants précoces ou adultes attardés, 2006. Une savoureuse pièce de théâtre qui brode sur la tendance des HP à prendre les choses au pied de la lettre et à involontairement faire compliqué quand cela leur semble trop simple. Autre histoire (vécue) : l'enfant qui se forçait à vider son assiette, faute de trouver le coin dans lequel laisser ce qu'il avait de trop.

- Recommandation de Noémie, 11 ans, pour ceux qui, comme elle, dévorent les livres : Louis Sachar, Des poissons dans la tête, trad., 2008. "Angeline a huit ans, trois ans d'avance à l'école et des poissons plein la tête... Quand ses camarades la traitent de monstre ou de bébé, elle trouve refuge au milieu des immenses aquariums du Musée océanographique" (présentation de l'éditeur).

- Pour tous : l'intégrale des albums de Claude Ponti. Et qui retenir entre Adèle, Anne Hiversère, Pétronille et ses 120 Petits, Okilélé, le Doudou Méchant, Schmélele et l'Eugénie des Larmes, Blaise le Poussin Masqué, Tromboline et Foulbazar ? Peut-être le Nakakoué. Parce qu'il connait le secret.


Ressources Web : 


- http://talentdifferent.expertiseweb.fr : Talent différent. Quand surdoué rime avec Absurdoué. Le blog de Cécile Bost est une mine de ressources afin de mettre en abîme et relativiser ses états d'âme métaphysiques.

- http://www.ehpbelgique.org : le site de l'association Épanouir le haut potentiel. Initialement centré sur les enfants et les adolescents, EHP devient progressivement la plate-forme impartiale de toutes les parties concernées en Belgique.


*PS : les HP, nouvelle "commodity" après le stress il y a quelques années ? A voir l'éclosion spontanée de tant de coachs autoproclamés et dévoués à sauver les zèbres de leur funeste condition, je me régale en relisant la "recommandation au gouvernement de considérer comme une priorité en matière de santé publique l'adoption d'une loi protégeant le titre de psychothérapeute" (CIAOSN, 2004). 

lundi 10 juin 2013

Efficacité

Qu’est-ce qui rend mon psy efficace ? Cet enjeu s'inscrit à la charnière des leçons de savoir-vivre et des percées épistémologiques.

Jeanne Siaud-Facchin est connue pour son accompagnement des "zèbres", enfants-vieillards et adultes précoces. Elle en fait une description clinique nuancée dans ses ouvrages L’enfant surdoué. L’aider à grandir. L’aider à réussir (2002) et Trop intelligent pour être heureux. L’adulte surdoué (2008).

Ma curiosité a été piquée lorsqu’elle explique dans son dernier ouvrage (2012) que "la méditation a révolutionné [s]a façon d’être" et que "la méditation a beaucoup changé [s]a pratique de psy". Par méditation, Siaud-Facchin entend simplement : se poser, ressentir, observer et laisser être. Cette approche s’inscrit, du point de vue méthodologique, dans le courant récent de la thérapie d’acceptation et d’engagement (ACT, dernière vague des thérapies cognitivo-comportementales) et, du point de vue spiritualiste, dans la vogue de la psychologie positive (illustrée par la trilogie de notre compatriote guérisseur Thierry Janssen).

Siaud-Facchin trouve dans la méditation de quoi étayer son intuition sur l’"hyperconscientisation" qu’éprouvent – parfois douloureusement – les personnes à haut potentiel, au "croisement entre l’intelligence aiguisée et l’hyperréactivté émotionnelle". Alors, comment utiliser cette "hyperconscience" pour mieux être au monde ? Comment retourner cette capacité spontanée à se dissocier en une ressource pour une meilleure présence d’esprit plutôt que comme un handicap, source de souffrance ?


Contrôlabilité

Michael Yapko, connu pour son traitement de la dépression par l’hypnose (2006), compare la méditation de pleine conscience et l’hypnothérapie, dans son ouvrage Mindfulness and Hypnosis. The power of suggestion to transform experience (2011). Points communs : toutes deux peuvent s’inscrire dans une quête de spiritualité individuelle et fournir une technique thérapeutique, selon que l’on favorise l’acceptation sans destination ou que l’on poursuive des objectifs spécifiques. Dans ce dernier cas, on mettra l’accent sur la "contrôlabilité", condition préalable à la prise de décision, en distinguant ce sur quoi on peut agir et ce que l’on doit simplement laisser être, ici et maintenant.

Si l’efficacité de la méditation de pleine conscience dans le traitement de la dépression a été démontrée, conformément aux règles de la médecine fondée sur des preuves ("Evidence Based Medecine", voir notamment les ouvrages de Kabat-Zin, 2009, et Segal, Williams & Teasdale, 2006), quel est l’apport de l’hypnothérapie ? Yapko argumente que la méditation est en réalité une forme d’hypnose, réduite biologiquement par l’explication objectivante de ses bénéfices anatomiques (plasticité neuronale et régénération cellulaire). Cette approche nous prive du point de vue performatif du participant à la relation clinique, dans un contexte interpersonnel et à des fins thérapeutiques. Contre le "bioréductionnisme", Yapko valorise la dimension sociale (l'alliance thérapeutique) et l'apprentissage expérientiel (vivre les choses).


Stratagème

Cette discussion entre l’"idéologie de la maladie" (rôle tenu par la médecine occidentale technologisée) et les médecines complémentaires se poursuit dans l’ouvrage du Dr. Jean-Marc Benhaiem, L’hypnose ou les portes de la guérison (2012). L’auteur a créé en 2001 le premier diplôme universitaire d’hypnose médicale au CHU de la Pitié-Salpétrière. Vous lirez avec intérêt le chapitre "La psychopathologie est-elle soluble dans l’hypnose ?". Extrait : "Davantage que la désignation de l’expression naturelle d’une maladie, le diagnostic psychopathologique apparaît donc comme un langage dont doit user le patient pour obtenir du soignant l’attention légitime qui convient au contexte du soin". Côté psy, il est préférable d’adapter la thérapie au client que l’inverse, si l’on souhaite reconnaître et soulager la souffrance morale et relationnelle du patient.

Tel est le credo permanent de la thérapie brève stratégique, modélisée par l’école de Palo-Alto. La traduction et la publication récentes, par les éditions Satas, de trois ouvrages de Giorgio Nardone offrent une prise en main aisée du savoir-faire de celui qui, après son maître Paul Watzlawick, excelle dans la déconstruction des solutions qui font empirer le problème et l’utilisation du stratagème thérapeutique pour faire sortir le client de ses automatismes (comporte)mentaux. Bref, pratiquer l’art du changement comme une hypnothérapie sans transe.


Intentionnalité

Finalement, quelle que soit la technique adoptée, la communication thérapeutique sera efficace si elle permet au client de revivre "l’expérience phénoménologique" de soi, des autres et du monde, en échappant au double biais mentaliste ou naturaliste, commun à la psychologie et aux neurosciences, et au travers duquel nous nous comprenons encore souvent et à tort. Contre toute objectivation du Self, Paul Ricœur décrit ainsi l’"intentionnalité", lieu originaire de la communication intersubjective : "Je suis hors de moi quand je vois, c’est-à-dire que voir c’est être mis en face de quelque chose qui n’est pas moi, c’est donc participer à un monde extérieur. Je dirais donc que la conscience n’est pas un lieu fermé dont je me demanderais comment quelque chose y entre du dehors, parce qu’elle est, dès toujours, hors d’elle-même" (Changeux et Ricœur, 2008).

Les télécoms offrent du temps de parole, les psys du temps d'écoute.

NB : les références citées ou évoquées figurent sur la page "Ether".