Comment se préparer à mourir ?
Qu’est-ce que réussir sa mort ? Je suis très seul avec ces questions.
Comme chacun de nous. Cet effroi nous tombe dessus, tels les chats lancés du
beffroi d’Ypres, et cette angoisse, chevillée au corps depuis si longtemps, me
taraude insidieusement.
Depuis bientôt deux ans, j’ai cherché des
manières de la convertir en compétences professionnelles, histoire de me rendre
utile à la société. Je découvre rétrospectivement que s’élaborait en sous-main la question des soins et de l’accompagnement spirituels (« spiritual care »). Dans nos sociétés post-séculières, quelles réponses institutionnelles doit pouvoir fournir
le système public de santé à l'expression de la souffrance globale de ses clients les plus vulnérables : malades incurables, grands aînés ou mineurs non viables ? Face au
tabou de la mort, l’acharnement thérapeutique apparaît comme le symptôme du
déficit spirituel des soins de santé.
Prendre
soin de l’être dans l’administration des soins au souffrant : l’enjeu n’est-il
pas pour le patient de se voir reconnaître, malgré sa vulnérabilité dans l’environnement
médicalisé, encore toujours en tant que cette personne-ci et pas simplement comme un sujet
de soins ?
A l’époque, mon questionnement s’est matérialisé dans des candidatures d'employé de morgue et d'animateur
pastoral. Les autorités de cette clinique bruxelloise ne semblent pas
avoir pris au sérieux mes offres de service. Et j’ai dû me faire débouter comme
candidat bénévole dans une plate-forme de soins palliatifs pour commencer à interroger
ma naïveté. L’enfer est pavé de bonnes intentions. Surtout quand elles
inspirent une morale d’action « désintéressée ». Ah ! la
belle-âme du croque-mort.
Que devais-je régler dans ma propre vie
pour envisager d’être disponible pour les mourants, avec lesquels on ne triche
pas, nus dans notre finitude ? Quelle peur exorciser ou quelle dette purger afin de désamorcer un
agenda existentiel caché ? Comment apprendre à se dire au revoir, pour
ceux qui partent et pour ceux qui restent ? J’avais raté l’occasion de saluer
mon père à l’agonie, sourd à ses demandes de me revoir. Miséricordieux, Papa
m’a contacté de l’au-delà pour se réjouir de ma nouvelle vie, arrachée aux
drames familiaux qui me hantaient.
Et ce n’était qu’un début. 2015 a charrié
son lot cruel de désillusions et de prises de conscience autobiographiques. En
bout de course, il restait mon besoin de comprendre pourquoi, pour quoi je suis
ici. Tel est le revers de mon sentiment de culpabilité ontologique. C’est aussi
la plus sournoise perversion narcissique que j’ai dû débusquer. Son
antidote : identifier, reconnaître et accepter le mal que j’ai subi. Sans
pouvoir l’expliquer, ni vouloir le reproduire. Et encore moins prétendre en
guérir les auteurs.
M’abandonner à cette expérience est une
épreuve de foi. Jour après jour, contempler impuissant ce que je perds et cultiver ma
disponibilité à ce qui est. Assécher le marais des Mânes et embrasser la vie
qui vient. Clôturer mes affaires inachevées et retourner à la terre, sans
mordre la poussière. Me laisser choisir dans l’alliance et malgré l’ennui, impitoyable
sevrage mental, faire confiance au Tout-Autre et célébrer, dans la joie, ma
destinée.