lundi 5 mars 2018

Trompe-l'oeil


« Trop nul pour faire pitié : quoi que j’en pense, je suis bien avec ce que je suis ». Faute d’avoir investi ma mission de vie, moi, W.B., concierge misanthrope et affligeant paquet de détestation, j’ai ciselé mon épitaphe. Dans cette autobiographie en cours de rédaction, je présente les différentes entités que je côtoie et donne accès à mon langage intérieur.

Le récit de ma mise en bière déroule les hommages posthumes de mes compagnons de cellule. Il y a Monsieur Igor, le gorille cosmique, Bannik, le farfadet potache, Karl-Otto, le technocrate glacial, Jeromeke, le paladin secourable, Tsim-Tsoum-Yang, l’artichaut mystique, et Navy, le chœur du Soi. Quelques visiteurs assidus les fréquentent : des Milfs, des Ephèbes Ephémères et des Papas Poulpes.

Tout a commencé lorsque j’ai renoncé à mes perversions et au confort qu’elles procuraient. J’ai en même temps liquidé toute prétention à être exceptionnel. Enjeu : suspendre mes mécanismes de défense inconscients et me rendre vulnérable aux relations sociales réellement existantes.

Mon calvaire vient de devoir faire semblant. J’ai rencontré l’amour inconditionnel, et quoi que je fasse pour m’en débarrasser, je suis forcé d’essayer de rendre la pareille à ma généreuse donatrice. Alors qu’à l’intérieur de moi règne la désolation, dernier rempart à l’angoisse de néantisation.

Nul n’échappe au poison de la conditionnalité : tel le scorpion, il se retourne tranquillement sur lui-même. Jusqu’à secréter la honte d’être inadéquat. Si tu existes, tu es imparfait, si tu es parfait, tu n’es pas né. Pauvre poisson.

Mon dernier mythe personnel s’est effondré. Je pensais pouvoir attribuer mon exceptionnalité aux noces sordides d’un violeur sexagénaire et d’une incestueuse mélancolique. Papa, Maman, les faits n’ont pas tenu devant la corrosivité de mon jugement interne impitoyable. Quand on ne s’accorde pas de valeur, on se donne de l’importance.

Comment, sans plus pouvoir être le héros de ma vie, guérir du mal subi ? La surpuissance repliée sur elle-même sous forme d’autohumiliation n’est qu’un vain simulacre d’humilité. J’ai longtemps nourri l’espoir secret et mégalomane qu’en convoquant Dieu il répondrait, dans sa miséricorde, à mes supplications.

Si je retire une certaine jouissance à m’identifier à un tableau clinique psychopathologique, liquider mes perversions m’a précipité dans la souffrance. Je suis le seul objet sur lequel m’acharner sans relâche et sans espoir. A défaut d’être spécial, je fantasme l’imperfection. Trop lâche pour finir en beauté, je célèbre en grandes pompes funèbres mon auscultation psychique. Trop envieux pour assumer le risque de mes ambitions, je sublime ma grandeur déchue en fausse modestie.

Cultiver l’abnégation ne fera pas de moi un altruiste authentique et, sans attendre d’être démasqué comme imposteur, je m’inflige avec cruauté un nouveau tourniquet de tourments psychiques. On n’a que le bien que l’on se donne. Et surtout, on n’est jamais aussi bien desservi que par soi-même. L’autoflagellation ne me rendra pas disponible pour l’élection divine.

Comment authentiquement sacrifier mon Moi grandiose sans brandir le scalp d’Hara-Kiri en trophée ? Mettre en scène mes propres funérailles fera-t-il taire tout ce vacarme existentiel ou, ultime trompe-l’œil, est-ce simplement une nouvelle manifestation de mon narcissisme compulsif ? 


jeudi 15 février 2018

Pierre Trigano, "Psychanalyser Jung"


De quoi la vie de Carl Gustav Jung est-elle le nom ? (Penser avec et contre Jung)

Dans sa somme Psychanalyser Jung (2 tomes parus, 3e volume annoncé), Pierre Trigano réinterroge l’intention exprimée par Carl Gustav Jung en ouverture de son autobiographie : « Ma vie est l’histoire d’un inconscient qui a accompli sa réalisation » (Ma vie. Souvenirs, rêves et pensées, 1967).

Pierre Trigano analyse comme une totalité en action les écrits théoriques et cliniques de Jung, les rêves, visions et correspondances du médecin et de ses patients ainsi que ses prises de position publiques (dont sa compromission avec le régime nazi) et ses passages à l’acte dans le cadre professionnel.

Appliquant au Jung vivant la méthode d’interprétation des faits psychiques que ce dernier pratiquait avec ses patients, Pierre Trigano dépasse le mythe personnel exposé dans l’autobiographie de Jung ainsi que le portrait hagiographique que les adeptes et les disciples dressent encore aujourd’hui de leur maître, monstre sacré fondateur de la psychologie analytique.

Dans un premier temps, Pierre Trigano met scrupuleusement à jour l’équation personnelle de Carl Gustav Jung : ayant été abusé enfant par un proche de sa famille, il cherche à surmonter l’humiliation initiale en reproduisant à son tour le rôle d’incesteur. Face à la menace d’effondrement de son Moi en formation, l’inversion et la répétition de l’aliénation semblent être pour Jung les seules issues pour laver l’objectivation infligée.

Dans un second temps, Pierre Trigano dévoile le fil secret qui divise toute la vie de Jung et, en même temps, l’enseignement scientifique et spirituel que le médecin retire de la dissociation traumatique de sa personnalité. En effet, Jung vit dans sa chair et dans son psychisme le mal subi du fait de l’archétype masculin en inflation. Or cette expérience unilatérale par laquelle le Moi boursouflé s’instaure comme unique roi du monde se fait patiemment miner de l’intérieur par l’épreuve du Tout-Autre : le Soi, centre transcendant de la psyché et source intemporelle du devenir conscient en tant que Moi individué.

Quant au contenu, Jung a largement démontré que le Soi est l’union harmonieuse des contraires, la conjonction non violente des opposés, la complémentarité respectueuse des réciproques. Les deux principes premiers de l’humanité y font alliance dans la douceur : le masculin, comme puissance d’affirmation, d’engagement et d’entreprendre, et la féminité, comme capacité d’ouverture, de mise en relation et d’amour.

En complément, Pierre Trigano décrit la double fonction harmonisatrice du Soi. D’un côté, il ordonnance les différents archétypes unilatéraux évoluant dans l’inconscient collectif et prompts à usurper la place du Soi. De l’autre côté, il guide chacun des Moi individuels dans leur intégration (i.e. individualisation) et dans leur accomplissement (i.e. individuation).

En conclusion, quelle vérité se laisse voir au travers de l’incarnation de l’homme Jung ?

Psychanalyser Jung contourne d’abord un double écueil : d’une part, la réduction psychologisante de Jung au conflit personnel qui le hante, au motif qu’il n’y a pas de héros pour son valet de chambre, et, d’autre part, la minimisation des écarts de conduite privée et politique de Jung, sous couvert de célébrer ses seules œuvres savantes.

Ensuite, Psychanalyser Jung expose, preuves à l’appui, la cohérence profonde de la personne Jung, « élue » par le Soi pour faire reconnaître le divin en l’homme aux yeux et dans les termes de la science occidentale.

Karl-Otto Apel est connu pour ses tentatives de fondation ultime de la raison en « pensant avec et contre » ses principaux partenaires de discussion philosophique. Humble serviteur du Soi, Pierre Trigano nous partage ici l’enseignement reçu par la contemplation de la vie de Jung : il renouvelle l’ambition de Apel en l’étendant à l’ensemble des manifestations terrestres de la psyché, sans la réduire au seul mode « pensée » du Moi exorbitant.


mercredi 14 février 2018

Erik Olin Wright, "Utopies réelles"


(Lecture) Contraindre les dirigeants de l’Etat capitaliste à un nouveau compromis de classe avec la société civile ? Telle est l’ambition socialiste et démocratique d’Erik Olin Wright dans son ouvrage Utopies réelles (2010), récemment traduit en français.

Le sociologue américain contemporain élabore une "science sociale émancipatrice" pour démontrer la faisabilité de la construction d’un rapport de forces avec les pouvoirs administratif et économique réellement existants et en vue d’éroder la domination du capitalisme sur la société. Wright identifie les leviers concrets travaillant aujourd’hui à la "transformation symbiotique" du capitalisme plutôt qu’à son renversement ou son effondrement.

Sur le plan de la démocratie politique, il s’agit par exemple du budget participatif municipal, du financement public et égalitaire des campagnes électorales ou des assemblées de citoyens aléatoirement sélectionnés. Sur le plan de la démocratie économique, le revenu inconditionnel de base comme investissement non contingent permettrait d’amorcer des initiatives d’économie coopérative et de développer le secteur d’activités sociales autonomes. D’autres instruments du "capitalisme social" sont étudiés : les fonds de solidarité contrôlés par des travailleurs et les fonds de salariés avec prélèvement d’actions.

Considérant que les rouages étatiques sont assujettis aux intérêts financiers, l’objectif est de reconnecter le pouvoir administratif et le pouvoir économique au pouvoir social, compris comme pouvoir d’agir enraciné dans la société civile. Combinant pragmatisme politique et égalitarisme démocratique, la "boussole socialiste" de Wright permet de conserver le cap vers une société plus juste pour tou.te.s, tout en détectant les dispositifs institutionnels déjà à l’œuvre aujourd’hui pour sa réalisation dans le monde.

A la lecture d’Utopies réelles, les révolutionnaires s’indigneront peut-être du manque de rupture radicale des expérimentations sociales analysées par Wright. Confrontés aux défis climatique et technologique, les réactionnaires se résigneront-ils à concéder plus d’autonomie à des travailleurs compétents, surnuméraires et désœuvrés, et à les laisser développer des formes non capitalistes de production ?

Ouverte aux dynamiques historiques et nourrie par elles, la démarche de Wright remet en lumière l’érosion ambivalente du capitalisme : pour se maintenir au pouvoir, les élites dirigeantes de l'Etat capitaliste doivent laisser grignoter sa position dominante au sein du système économique global. Se revendiquant d’Antonio Gramsci, Utopies réelles illustre comment, dans les faits, concilier le pessimisme de l’intelligence et l’optimisme de la volonté.

mardi 16 janvier 2018

Pierre Trigano, "Et le Capitalisme tombera"


(Lecture) Quels enseignements retirer du futur ?

Déceler les signes du divin dans notre quotidien et restaurer chez l'humain sa capacité à faire histoire en conscience : telle est la lecture de l'Apocalypse de Jean que nous offre Pierre Trigano, inspiré par une intelligence nourrie de sagesse.

Pierre Trigano applique à ce texte obscur de la Bible hébraïque la méthode de contemplation prolongée et holiste qu’il utilise pour l’analyse des rêves initiée par Jung et pour l’interprétation serrée des classiques de la tradition philosophique et religieuse.

Cette lecture symbolique mais non rhétorique intègre toutes les manifestations concrètes de l’esprit (politiques, sociologiques, psychiques et physiques) et propose une compréhension exhaustive des signes de notre humanité, déposés de toute éternité.

Mû par le devoir moral de transmettre les messages qu’il a reçus en interrogeant ainsi l’inconscient de la Bible, Pierre Trigano nous expose les raisons d’espérer la liquidation prochaine de la domination capitaliste globale et d’investir dans l’avènement terrestre de la communauté humaine universelle, libre et solidaire.

Si la prédiction aliène notre humanité réduite à des comportements programmés, la prophétie libère notre puissance d’agir dès lors que nous avons collectivement la maturité psychique pour endosser nos responsabilités politiques et renouer l'alliance cosmique.

Telle est la leçon du décryptage par Pierre Trigano de l’Apocalypse de Jean, texte indéchiffrable il y a 1900 ans et dont l’exégèse en profondeur nous livre aujourd’hui les promesses émancipatoires et jubilatoires. 

http://www.reel-editions.com/et_le_capitalisme_tombera-par-pierre_trigano-35


Axel Honneth, "L'idée du socialisme"


(Lecture) Comment rendre au socialisme sa force pratique de changement dans la société en vue de l’émancipation des individus ? 

Axel Honneth reformule la promesse inscrite dans la Révolution française: liberté, égalité et fraternité sont les aspects complémentaires de la même "liberté sociale", par laquelle nous agissons "les uns pour les autres", dans l’entraide et la solidarité, plutôt que seulement "les uns avec les autres", comme des propriétaires privés mus par leurs intérêts égoïstes.

Axel Honneth repère deux erreurs de jeunesse qui ont réduit l’utopie socialiste à une doctrine politique parmi d'autres et l’ont déclassée face à notre réalité démocratique. D’un côté, l’héritage industriel devenu obsolète : donner la priorité à l’économie des biens, investir le prolétariat ouvrier d’une mission eschatologique et disqualifier l’action politique sous les lois immuables du progrès historique. De l’autre côté, l’opposition au libéralisme politique, lequel garantit les droits subjectifs individuels protégeant la formation autonome de la volonté de chacun dans toutes les sphères différenciées de la société (famille, marché, Etat).

Le ressort et la finalité de la liberté sociale portée par le socialisme sont de libérer les promesses déjà inscrites dans le présent et d’en universaliser les conditions institutionnelles et les bénéfices concrets pour tous. Dans son actualisation postmarxiste et anticapitaliste du socialisme, Honneth reprend la vision expérimentale de John Dewey : abolir les restrictions empiriques et les déformations systématiques de la communication sociale réellement existante permet aux individus interdépendants d’augmenter leurs interactions réciproques et, ce faisant, de faciliter l’expression de leurs talents particuliers et leur recherche coopérative de la vérité. 

http://www.gallimard.fr/Catalogue/GALLIMARD/NRF-Essais/L-idee-du-socialisme

Nancy Fraser, "Le féminisme en mouvements"


(Lecture) Et si on incitait "les hommes à ressembler davantage aux femmes telles qu’elles sont aujourd’hui, c’est-à-dire des personnes effectuant un travail de care de base" ? Eclairant renversement de perspective sur les crispations autour de l'égalité femme-homme.

Dans son article "Après le revenu familial" (pp. 153-188 du recueil ci-dessous), la philosophe féministe de gauche Nancy Fraser nous invite à repenser l’Etat-providence postindustriel afin de promouvoir l’équité complète entre hommes et femmes. Elle déconstruit le genre et propose le modèle de "pourvoyeur universel du care".

Il s’agit de prendre le meilleur des deux modèles existants. D’un côté, le modèle du "soutien de famille universel" qui, en prônant l’égalité formelle entre hommes et femmes, force en réalité celles-ci à entrer dans la vision du citoyen-travailleur dominée par un préjugé androcentré. De l’autre côté, le modèle de la "parité du pourvoyeur du care" lequel, sous couvert de préserver la différence de genre, établit une double norme dans les politiques publiques et manque de respect équivalent pour les activités et les modèles de vie dits "féminins".

http://www.editionsladecouverte.fr/catalogue/index-Le_feminisme_en_mouvements-9782707173645.html

vendredi 29 décembre 2017

Subjectivité


Variation sur “Science sans conscience n’est que ruine de l’âme” (Rabelais) 

En quatrième, la conscience : le problème peut-être le plus difficile à poser 

En premier, le champ des connaissances possibles. La science physique traite la question de l’objectivité dans les termes d’une théorie de l’information alors que la science psychique reconstruit la question de la subjectivité dans les termes d’une théorie de la signification. Elles décrivent de l’intérieur le même monde - figure 1

En second, la structure relationnelle de ma subjectivité. Ou comment le Moi se relie aux personnes grammaticales (Je/ipséité, Tu/altérité, Vous/sacré et Nous/société). Les pathologies de la subjectivité se manifestent sous forme d’unilatéralisations (inflation de l’Ego, dilution dans l’inconscient personnel, évaporation dans la spiritualité ou suradaptation à l’image sociale) - figure 2

En troisième, mon âme est l’étincelle de la divinité dans la subjectivité. Mes expériences vécues, en tant qu’hologrammes, s’alimentent à deux foyers psychiques complémentaires : sur le plan fonctionnel, le Moi veille à mon adaptation au monde et, sur le plan existentiel, le Soi conduit mon individuation dans le monde. Ces sources convergent dans le flux de ma vie accomplie - figure 3

 
1. Extrait de M.-L. von Franz, Nombre et temps,
La Fontaine de Pierre, 2012, p. 72
2. Structure relationnelle du Moi et ses pathologies
3. Notre terre comme un hologramme